La disparition d’Arnaud Denis donne aujourd’hui à cet entretien une résonance toute particulière. Bien avant de fonder PariS-ThéâtreS, j’ai eu le privilège de le rencontrer et de l’interviewer. Cet échange m’a profondément marquée. Je garde le souvenir d’un artiste passionné, droit et généreux, d’un homme brillant et lumineux. « On ne parle pas assez des jeunes artistes en France », regrettait-il, tout en rappelant combien il est essentiel de créer ses propres projets et de prendre son destin en main. Ces convictions ont nourri ma réflexion et, quelques années plus tard, elles résonnent profondément avec la démarche de PariS-ThéâtreS. Donner une place à ceux que l’on voit et que l’on entend encore trop peu, encourager les artistes à porter leurs projets et favoriser les rencontres. En republiant aujourd’hui cet entretien, je souhaitais rendre hommage à Arnaud Denis, à l’artiste, mais aussi à sa pensée, à cette vision, et redire ces principes qui m’accompagnent, m’orientent, boussole vers l’horizon.

Comédien et metteur en scène, Arnaud Denis évoque son parcours, de ses premiers spectacles de marionnettes à son travail sur Le Portrait de Dorian Gray. Il revient sur sa conception du métier d’acteur et de metteur en scène, son admiration pour Oscar Wilde, mais aussi sur la difficulté pour les jeunes artistes de trouver leur place. Un entretien autour du théâtre, de la transmission et de la nécessité, pour les artistes, de prendre leur destin en main.
J’ai eu assez tôt ce qu’on peut appeler la vocation. On compare parfois cela à la religion parce que, sans être une croyance, c’est quand même un mode de vie, une foi, une tradition.
J’ai commencé avec les marionnettes lorsque j’étais enfant. Vers cinq ans, déjà, puis à l’adolescence, je me suis construit un castelet et j’allais donner des spectacles un peu partout. J’assistais également aux spectacles des marionnettes du Champ-de-Mars de Luigi Tirelli, dont j’étais admiratif.
Je suis ensuite passé des marionnettes au théâtre. J’étais à l’École Jeannine-Manuel, où il y avait des cours de théâtre, et je suis monté sur scène pour la première fois à quinze ans dans Les Précieuses ridicules de Molière, dans le rôle de Mascarille.
J’ai éprouvé cette joie pleine et entière de porter un costume, une perruque et d’être sur scène face à un public très difficile : les parents et les amis de la famille ! Quand on est gamin, on se dit : « C’est génial, il suffit d’être là, de dire un texte et on fait rire tout le monde ! » Puis, au fil des années, on comprend que c’est un peu plus compliqué que cela.
Je suis allé tout naturellement au cours Jean-Laurent Cochet. Là, j’ai découvert un grand maître. Quand on rencontre un grand maître, cela remet fatalement les choses en perspective. J’y allais pendant les vacances scolaires, à seize ou dix-sept ans, puis, après mon bac, j’ai suivi les cours Cochet plus régulièrement.
Oui, absolument. Jean-Laurent Cochet m’avait très vite dit : « Tu feras les deux, toi. Ça se voit, ça se sent, tu sais organiser l’espace. »
Il avait remarqué que, lorsque je présentais des scènes au cours, je ne m’occupais pas seulement de mon personnage : j’organisais toute la géométrie de l’espace autour. Or c’est fondamental pour bien interpréter une scène.
La mise en scène est aussi, à mes yeux, un passage obligé parce que, lorsqu’on démarre ce métier, il est primordial d’être à la tête de ses propres projets. Si on attend que quelqu’un vienne vous chercher ou que le téléphone sonne, ce n’est pas la peine. Surtout aujourd’hui.
Quand j’ai commencé, j’étais d’une présomption absolument incroyable : je me donnais carrément le premier rôle et je mettais tout en scène autour ! Il faut oser, c’est gonflé. Mais je ne l’ai jamais regretté.
On me pose souvent cette question, mais c’est presque une question du XXIe siècle. On ne la posait pas au XXe.
Louis Jouvet, André Antoine, Jean-Louis Barrault, Laurence Olivier, Sacha Guitry ou Molière lui-même ont été à la fois acteurs et metteurs en scène. Je ne prétends évidemment pas arriver à leur cheville, mais nous avons eu de tout temps des générations de comédiens mettant en scène.
Ce qui peut parfois faire défaut à certains metteurs en scène, c’est d’avoir été des deux côtés de la rampe. C’est très important d’éprouver ce que signifie être sur scène : une respiration, une variation rythmique, une inflexion…
Moi, je prépare mes mises en scène dans la maquette du décor, avec de petits personnages Lego, pour n’oublier personne. Parce qu’un défaut fréquent consiste à ne diriger que les personnages qui parlent, alors que l’écoute est fondamentale.
Quand je joue également dans le spectacle, j’ai souvent un assistant qui connaît mon rôle. Je le dirige d’abord à travers lui. Une fois que tout est organisé, je viens prendre ma place. Il m’arrive aussi de filmer les représentations pour retrouver un œil extérieur.
C’est également très enrichissant. J’ai eu la chance de travailler récemment avec des metteurs en scène comme Jean-Luc Revol ou Thomas Le Douarec.
Tout à coup, il y a une richesse supplémentaire : on se confronte à l’imagination de l’autre. Cela ne veut pas dire que c’est mieux ou moins bien, c’est autre chose. On est obligé de dépasser les limites de son propre imaginaire.
Nous nous étions croisés plusieurs fois, notamment à Avignon. J’aimais beaucoup son travail et je pense que lui appréciait le mien.
Un jour, il m’appelle et me dit : « Je voudrais reprendre Le Portrait de Dorian Gray. Est-ce que ça t’intéresse de jouer le rôle ? »
J’ai immédiatement accepté. J’avais toujours rêvé de jouer Dorian. Je m’étais d’ailleurs dit qu’il faudrait un jour que j’adapte le roman, parce que je n’avais pas beaucoup de temps : il faut jouer Dorian jeune ! Dans le roman, il a environ vingt ans. Je me disais : « Là, je suis vraiment à l’âge limite. Après, je jouerai Lord Henry ! »
Nous avons joué quelques dates en tournée, puis présenté le spectacle lors d’un showcase au Théâtre 14. À la suite de cela, nous avons eu une proposition du Lucernaire.
Thomas Le Douarec est un metteur en scène très délicat. Il sait où il veut aller tout en restant à l’écoute. Il accompagne le comédien dans sa recherche plutôt que de lui imposer : « Tu fais ci, tu fais ça. » Il regarde ce que l’acteur propose puis affine progressivement. Comme un bon psy, il nous aide à trouver nos propres solutions.
Je suis fou d’Oscar Wilde. Je trouve qu’il dit des choses tellement définitives ! C’est un grand philosophe et un poète, mais il dit des choses sérieuses sans se prendre au sérieux.
Il y a une phrase que je trouve fascinante : « Il y a deux tragédies dans la vie : obtenir ce qu’on souhaite et ne pas l’obtenir. »
Wilde manie le paradoxe comme personne. Avec Le Portrait de Dorian Gray, il a surtout inventé un mythe extraordinaire. C’est aussi cela que les spectateurs viennent voir : le mythe de Dorian Gray. Ce personnage est resté dans l’inconscient collectif.
Incroyablement.
Thomas Le Douarec n’a pas cherché à actualiser visuellement l’œuvre et je trouve très beau de la conserver dans son époque. Mais ce qu’elle raconte sur la peur de vieillir est extrêmement actuel.
Aujourd’hui, tout le monde est pris, d’une certaine manière, dans la même course que Dorian. Évidemment, tout le monde n’a pas chez soi un portrait qui vieillit à sa place ! Ce serait bien agréable… ou terrifiant.
Le portrait de chacun, finalement, c’est son miroir. Avec le temps qui passe, on sent cette course, plus particulièrement encore chez les acteurs et chez les actrices, pour qui c’est deux ou trois fois plus difficile.
Il y a une pression monumentale : la chirurgie esthétique, la peur de vieillir, le sentiment de devenir inutile ou négligé… Cette tragédie est inscrite dans notre société.
Le théâtre, comme le disait Shakespeare, a pour rôle de tendre son miroir à la nature. Il vaut peut-être mieux se regarder dans le miroir du théâtre que trop souvent dans celui de sa salle de bains.
On dit souvent qu’un acteur « se met dans la peau » d’un personnage. Pour moi, c’est l’inverse.
On ne se met pas dans la peau d’un personnage puisqu’il n’a pas de peau : il n’existe pas. C’est notre peau que nous prêtons au personnage.
Avec Dorian, la grande difficulté est son évolution en très peu de temps, ce passage de la lumière à l’ombre. Et c’est presque un personnage de conte, un conte philosophique et moral. Dorian est une image, un fantôme. Il faut lui donner quelque chose de concret, mais pas trop. Le dosage est très délicat.
Il faut rester assez hiératique, assez impérial, tout en lui trouvant des appuis profonds. Les personnages de Wilde sont assez corsetés : il faut être traversé par des émotions profondes et n’en conserver qu’une écume, traduite par la langue.
Sa faculté à observer le monde et l’existence, puis à en restituer une image personnelle. Cette façon de se réapproprier l’image du monde.
Et aussi une fragilité.
Je n’aime pas trop un acteur trop solide, trop propre, trop « honnête ». J’aime sentir une véritable charpente, mais aussi voir qu’on a effacé les traces du travail. Qu’il puisse subsister des maladresses, de l’imprévisible. J’aime ne pas sentir que tout a été préparé.
Lancer ses propres projets. C’est indispensable aujourd’hui. Sinon, on peut être un très, très bon acteur et ne pas avoir de travail. C’est terrifiant.
Et surtout, on ne parle pas assez des jeunes comédiens et des jeunes artistes en France. Je trouve que la télévision est un peu coupable de cela.
Dans le moindre JT de 13 heures, on demande son avis à Madame Michu sur « la montée des crues » ou « les nouvelles tomates », et on n’est pas foutu de consacrer deux minutes à de jeunes danseurs ou danseuses qui travaillent huit heures par jour, ou à de jeunes pianistes.
On ne parle pas assez des jeunes artistes en France, à tel point que, pour remplir les grandes salles de théâtre, on va chercher des gens de télévision pour jouer sur scène. Et ça, c’est inadmissible.
On n’aurait jamais fait cela en Angleterre ou à Broadway. Le public ne l’aurait pas toléré. On est en train d’habituer le public à voir jouer sur scène des gens dont ce n’est pas le métier. Ça, c’est grave.
Donc je dis aux jeunes artistes : « Accrochez votre chariot à une étoile, prenez votre destin en main et montez vos propres projets. »
Oui. Il ne faut jamais oublier que, dans ce métier, on ne nous accorde que le respect que l’on veut bien s’accorder à soi-même d’abord.
Le drame d’une vie d’acteur, c’est qu’on est à la merci du désir des autres.
Pour éviter de se plier en quatre et d’être constamment dans la demande, parce que les gens sentent la demande, commencez par vous faire jouer vous-même. Ce sera toujours cela de soumission en moins et de survie en plus.
Sándor Márai est un écrivain qui m’inspire beaucoup. J’ai aussi énormément appris de Louis Jouvet et de Charles Dullin, qui sont en quelque sorte mes maîtres par écrit. Ce sont des livres auxquels je me réfère sans arrêt.
Il y a évidemment de grands acteurs qui m’influencent : Meryl Streep, Niels Arestrup, Laurent Terzieff, Michel Bouquet, Catherine Frot…
Michel Fau est aussi pour moi un véritable repère parce qu’il réussit à brouiller les pistes dans la façon de s’installer dans le métier. Quand il monte une pièce de Barillet et Grédy, c’est magnifique.
J’ai également la chance de connaître de grands artistes et des auteurs comme Jean-Marie Besset.
Et il y a un peintre que j’adore, Jean Arcelin, qui peint notamment des paysages et des intérieurs baroques. C’est pour moi une grande source d’inspiration.
Nous avons créé il y a un an un cours d’art dramatique qui s’appelle Le Foyer, au Théâtre Trévise.
Le principe est que les professeurs sont des comédiens qui exercent réellement leur métier parallèlement à l’enseignement. C’est essentiel à mes yeux.
Chaque mois, nous travaillons autour de thématiques, d’un auteur ou d’un sujet, avec des scènes classiques ou contemporaines.
Une fois par mois, nous recevons également une grande actrice ou un grand acteur pour une masterclass et pour diriger les élèves.
Le fait d’avoir plusieurs professeurs permet surtout d’éviter le dogme. Une même scène peut être travaillée de différentes manières. Les élèves acquièrent ainsi très tôt la flexibilité dont ils auront besoin lorsqu’ils seront confrontés à différents metteurs en scène et à différentes approches du métier.
Nous essayons précisément de ne jamais être dans le jugement.
J’ai vu dans trop d’écoles de théâtre cette tendance à dire à quelqu’un : « Tu es génial » ou « Tu es nul ». Cela n’amène à rien.
Nous accompagnons plutôt l’élève : « Ce n’est pas encore tout à fait ça, mais on s’en approche. »
Nous évitons également les phrases toutes faites du type : « Amuse-toi ! Lâche-toi ! » Cela ne veut rien dire. C’est ce qu’on dit quand on ne sait pas quoi indiquer.
Nous aidons les élèves à organiser leur espace et à devenir, en quelque sorte, les premiers metteurs en scène d’eux-mêmes. Un acteur n’existe pas dans le vide.
On ne met pas en scène Tennessee Williams comme Molière ou Racine. Ils apprennent aussi cela.
Nous avons reçu des artistes comme Michel Fau, Nicolas Briançon, Claude Aufaure ou Marcel Philippot, et d’autres viennent régulièrement rencontrer les élèves.
Ce contact permanent avec des professionnels permet de rester en prise avec la réalité du métier. Et je trouve que c’est un véritable atout.
Source : Artistik Rezo
Jeanne Rolland