Après quatorze ans, Catherine Frot incarne à nouveau l’héroïne d’Oh les beaux jours de Samuel Beckett, sous la direction de Marc Paquien aux Bouffes Parisiens. Un somptueux drapé bleu remplace la roche d’antan. De cette prison feutrée, Winnie, mélancolique ou drôle, dévoile tous les visages d’une héroïne insaisissable.

Le rideau s’ouvre et Winnie apparaît. Elle nous domine, engoncée dans un monticule haut de près de deux mètres. Cette butte, drapée de tissus bleus aux reflets soyeux, retient prisonnière la moitié inférieure de son corps. Comme une immense robe, dont les plis semblent refléter la nuit qui l’entoure, elle l’enveloppe.
Une lune rousse croît, décroît, impose son tempo, sa lente musique. Prise au piège de cette souricière qui l’étreint et la pare, Winnie orchestre son monde qui décline. Elle semble ouvrir ce soir, avec majesté, son dernier bal.
Munie de quelques « vivres », un sac, du maquillage, une ombrelle, un revolver, cette femme défie l’ennui, remplit l’espace vide avec ses histoires, ravive ses souvenirs. Willie, son partenaire, apparaît subrepticement, se manifeste par quelques grognements. Et plus son univers se restreint, plus elle s’enfonce, plus elle se débat à l’aide de la parole.
Etrangère et familière
Catherine Frot, renvoie aussi bien l’image d’une bourgeoise guindée que d’une femme fantasque et excentrique ou d’une Madame Tout-le-monde. Ingénue, profonde elle passe du burlesque au tragique, de la légèreté à la gravité et ne se laisse réduire ni enfermer dans aucun registre.
C’est peut-être pour cela qu’elle nous semble si proche. Aussi absurde que soit sa situation, la prisonnière insaisissable, à la fois étrangère et familière, offre à chacun de nous un reflet de lui-même. Comédienne aux mille visages, Catherine Frot semble taillée pour ce rôle, si dense et si complexe. Son expressivité renforce encore l’empathie qu’elle suscite. Au deuxième acte, seule sa tête émerge encore. Ses grands yeux, son visage expressif, suffisent à incarner tout un monde, parcourent toute la palette de nos émotions.
Jeanne Rolland